Au rythme des troupeaux : Les musiques qui font vibrer la transhumance en Auvergne

11 septembre 2025

La transhumance : une traversée rythmée par la musique

La transhumance, en Auvergne comme ailleurs, scande le passage des troupeaux vers les hauts plateaux au printemps, puis leur redescente à l’automne. Si cette migration répondait autrefois à une nécessité pastorale, elle a su garder son âme de rituel collectif, célébré publiquement dans de nombreuses communes du Massif central. D’après l’association Les Transhumances Musicales, plus de 6 000 participants (bergers, musiciens, villageois, touristes) se réunissent chaque année autour de ces festivités dans le Cantal, le Puy-de-Dôme et la Haute-Loire (Les Transhumances Musicales).

Difficile, donc, d’imaginer ces cortèges sans leurs airs entraînants. Loin d’être un simple divertissement, la musique structure l’évènement, rythme la marche, rassemble la communauté autour d’un patrimoine commun et marque l’entrée solennelle dans l’estive.

Un répertoire vivant : des mélodies séculaires aux créations contemporaines

Les bourrées auvergnates, véritables hymnes du territoire

Impossible d’évoquer la musique de transhumance sans entendre la bourrée. Cette danse, emblématique de l’Auvergne, se décline en de multiples variantes locales : à deux ou trois temps, souvent en ronde ou en chaîne. Théodore de Banville, poète originaire du Puy-de-Dôme, célébrait déjà en 1857 son "rythme impétueux qui fait trembler les planches" (BNF / Gallica).

Parmi les airs les plus souvent repris pendant les transhumances figurent :

  • La Bourrée de Saint-Flour : Mélodie energique interprétée à la cabrette, incontournable des rassemblements dans le Cantal.
  • La Bourrée des Montagnes : Motif musical simple, reconnaissable à ses phrases ascendantes, facilement repris en chœur.
  • La Bourrée du Cézallier : Version vive, jouée sur fond de vielle à roue, qui accompagne l’ascension vers les plateaux basaltiques.

Musiciens et danseurs ne se privent pas d’adapter ces thèmes, leur donnant parfois de nouveaux arrangements ou les mêlant à des influences modernes, tout en respectant leur caractère festif et entraînant.

Anches et cordes : un instrumentarium au service du rassemblement

La palette instrumentale de la transhumance tire de son passé pastoral un son à la fois brut et accueillant :

  • La cabrette, petite cornemuse emblématique de l’Auvergne, dont le souffle accompagne les pas lents du bétail.
  • La vielle à roue, instrument à cordes frottées et à manivelle, capable d’imiter le mugissement du vent sur les crêts.
  • L’accordéon diatonique, introduit plus tardivement (fin XIXe siècle), s’est imposé dans les bals et accompagne aujourd’hui nombre de cortèges.
  • Les clarinettes et fifres, plus rares mais bien présents dans certains villages, apportent une touche cristalline aux mélodies collectives.

Les musiciens jouent traditionnellement en formation mobile, intégrés au troupeau ou postés à des points stratégiques du parcours, relayant les musiques et maintenant l’énergie du groupe, parfois sur des dizaines de kilomètres.

Repertoires emblématiques et airs incontournables

Chansons de bergers et évocations pastorales

Les chants de la transhumance sont nombreux à évoquer la nature, le cycle des saisons, la séparation et la joie des retrouvailles. Voici quelques exemples :

  • “Lo Pastre” (Le Berger, en occitan) : une complainte recueillie au début du XXe siècle dans le Livradois, racontant la solitude du gardien de troupeau.
  • “Marche des Vachers” : air instrumental transmis de village en village, souvent arrangé selon les styles locaux.
  • “Montagnardes” : chansons à répondre, où s’entremêlent voix et percussions corporelles, notamment main sur la cuisse ou frappés de souliers.

Certains de ces chants étaient autrefois réservés aux grands moments de la montée ou de la descente, exécutés sur des points de vue remarquables, pour saluer la montagne ou implorer la protection des saints locaux.

Des airs festifs partagés venant d’ailleurs

Au fil de l’histoire, la transhumance a offert au territoire auvergnat une ouverture sur d’autres répertoires : on y retrouve des “rondeaux” gascons, des polkas limousines, proposés lors des fêtes du départ ou à la halte du soir. Ce brassage témoigne de la circulation des musiciens ambulants et des noces villageoises qui accompagnaient parfois le passage des troupeaux.

  • “La Redonda” : ronde traditionnelle proche du répertoire occitan, intégrée aux veillées de transhumance.
  • “La Polka des Monts Dore” : symbole de la convivialité auvergnate, reprise dans de nombreux bals liés aux fêtes de la montée.

Cette capacité à absorber de nouveaux courants tout en conservant un fort ancrage identitaire fait la richesse actuelle des musiques de transhumance.

D’hier à aujourd’hui : l’évolution de la fête de la transhumance

L’âge d’or du bal et de l’implication populaire

Entre la fin du XIX et le milieu du XX siècle, la transhumance ne signifiait pas seulement la traversée du troupeau, mais aussi un moment culminant de sociabilité rurale. Selon une étude de l’ethnomusicologue Sébastien Lagrange (Ethnographiques.org), plus de 80% des villages de montagne du Puy-de-Dôme organisaient un bal ou une fête dédiée à la montée en estive jusque dans les années 1960.

On y retrouvait des orchestres populaires, mélangeant traditionnels et chansons à la mode. Les musiciens improvisaient parfois, “collant à la cadence des pas du troupeau”, n’hésitant pas à accélérer ou ralentir leur jeu en fonction de la topographie ou de l’ambiance.

Renouveau : les festivals de la transhumance aujourd’hui

Depuis les années 1990, un véritable effort a été mené pour préserver et valoriser ce patrimoine. Des festivals sont nés, comme “La Fête de la vache Salers et de la Transhumance” à Allanche (Cantal), qui attire près de 15 000 visiteurs chaque printemps (La Montagne). Sur scène et dans la rue, groupes folkloriques, musiciens professionnels et chorales modernes se croisent :

  • les “Trio Belles d’Auvergne” réinterprètent à la guitare et à l’harmonica les thèmes traditionnels ;
  • les musiciens de la région de Massiac intègrent percussions africaines et samples électroniques dans les bourrées habituelles ;
  • les chorales d’écoliers chantent « La Montagne » de Jean Ferrat, devenue hymne moderne des monts d’Auvergne lors de nombreuses transhumances festives ;
  • des créations commandées spécialement explorent le rapport entre sons naturels – le vent, les cloches – et instruments acoustiques.

La musique des transhumances devient alors laboratoire : le passé complexe se mêle ici au présent, en hommage aux racines du territoire.

Symbolisme et transmission : pourquoi la musique des transhumances perdure-t-elle ?

Derrière les mélodies jouées sur les chemins d’estive se cache un enjeu fort : celui de la transmission. Selon un rapport de l’UNESCO consacré au patrimoine immatériel pastoral (UNESCO - L'art de la transhumance), la musique favorise le sentiment d’appartenance, crée des ponts intergénérationnels et rend tangible la mémoire rurale face à la modernisation agricole.

  • Les enfants des écoles appellent aujourd’hui la montée des troupeaux en chantant le “chabretaire” (joueur de cabrette) à la manière de leurs aînés.
  • Les collectifs de musiciens amateurs enregistrent et diffusent les anciennes bourrées pour assurer leur reproduction en dehors des festivals.
  • Des workshops (“stages musicaux”) permettent aux jeunes musiciens de s’initier à des instruments menacés, perpétuant la chaîne des savoirs.

La musique participe ainsi à la valorisation et à la réinvention constante du patrimoine, tout en rythmant la marche saisonnière des troupeaux.

Un souffle ancien, une fête en mouvement

Dans les vallées comme sur les crêtes, les musiques de la transhumance auvergnate ne sont ni tout à fait figées, ni tout à fait nouvelles : elles changent au fil des générations, mais gardent leur pouvoir d’unir la communauté autour des mêmes mélodies. Les airs de transhumance, d’hier comme d’aujourd’hui, racontent le lien indestructible entre la nature, les hommes et les animaux, et accompagnent, chaque printemps et chaque automne, la grande fête silencieuse du passage.

Pour aller plus loin, de nombreux enregistrements sont disponibles auprès de la Centre Max Drawin pour la musique auvergnate ou sur la plateforme France Musique, qui consacre régulièrement des dossiers à la musique pastorale de montagne. Rien ne remplace, toutefois, l’émotion d’entendre une cabrette résonner, là-haut, sous le ciel d’Auvergne, alors que le troupeau s’efface, le temps d’un été, dans la lumière du plateau.

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