Vielle à roue et bourrée auvergnate : racines et résonances d’une alliance musicale

5 novembre 2025

L’alchimie d’un instrument et d’une danse : un paysage sonore façonné par l’Auvergne

Quand le vent s’attarde sur les monts d’Auvergne, parfois il porte avec lui autre chose que le parfum des genêts : une mélodie tournoyante et obsédante, comme la roue d’une vielle. Pour qui a déjà arpenté ces fêtes de village où la bourrée s’élance, le lien entre la vielle à roue et le tempo trépidant de la bourrée semble naturel, presque organique. Pourtant, il est le fruit d’une histoire singulière, tissée de rencontres et de transmissions populaires.

Origines de la vielle à roue : un instrument médiéval dans le tourbillon des traditions

La vielle à roue naît aux abords du Moyen-Âge : entre les XIIe et XIIIe siècles, elle apparait sous le nom de « chifonie ». Elle fut alors prisée dans la musique religieuse autant qu’à la cour – une trajectoire qui finira par la lier au monde paysan, où elle s’ancre dès la Renaissance (Edmond Lemaître, La Vielle à roue, 1962).

La mécanisation de la mélodie par la roue, qui frotte en continu les cordes, offre à la vielle une sonorité parfaitement adaptée au jeu de danse : un mélange hypnotique de bourdon et de mélodie qui aimante le pas et la cadence. Au XVIIIe siècle, l’Auvergne devient l’un des bastions de la pratique vielleuse, et cette popularité ne fera que croître avec la démocratisation des bals et fêtes rurales au XIXe siècle.

Bourrée auvergnate : une danse populaire à l’énergie effervescente

La bourrée appartient à cette famille de danses collectives ancrées dans le centre de la France. Si ses origines précises sont difficiles à déterminer, les premières mentions de la bourrée apparaissent au XVIe siècle, souvent liées aux traditions agraires (Philippe Rouger, France Culture Les chemins de la bourrée).

  • Rythme ternaire (en 3/8 ou 6/8)
  • Prédominance des pas sautés, parfois dits « sur place », parfois « en travers »
  • Un jeu d’alternance entre les figures individuelles et collectives
  • Organisation spontanée, sans chorégraphie figée, ce qui favorise la créativité des danseurs

Au XIXe siècle, la bourrée s’épanouit en Auvergne grâce à une vitalité villageoise exceptionnelle : on peut lire dans les récits de l’époque qu’on compte plusieurs dizaines de bals chaque semaine à la belle saison. La musique de la bourrée porte la marque du terroir, et la vielle à roue, capable de fournir à la fois rythme, bourdon et mélodie, deviendra son emblème naturel.

Pourquoi la vielle à roue ? Une question de timbre, de puissance et d’histoire

À quoi doit-on cette passion auvergnate pour la vielle à roue dans l’accompagnement de la bourrée ? Plusieurs raisons s’entrelacent :

  1. Un instrument taillé pour la danse : Le bourdon puissant de la vielle assure une base continue qui « porte » la danse. Ses claviers mélodiques (touches en bois) permettent d’installer une ligne claire, facile à suivre pour les danseurs même en plein tumulte. Surtout, la « chien » (pièce mobile qui claque sur la roue) crée ce rythmicité martelée, unique signature de la bourrée auvergnate.
  2. Une tradition paysanne vivace : La fabrication de la vielle, moins onéreuse que celle du violon dans l’Auvergne rurale d’autrefois, encourage son essor. Dès le XVIIIe siècle, de nombreux luthiers se spécialisent dans la vielle : en 1770, un inventaire fait état de plus de 80 ateliers spécialisés en Auvergne et dans le Limousin (source : Catalogue IRIS, CNRS).
  3. L’imaginaire populaire : Les récits iconographiques et littéraires abondent : la vielle devient l’instrument du colporteur, du mendiant mais aussi du meneur de bal, tant et si bien que, dans l’imageries du XIXe siècle, 85% des représentations de musiciens auvergnats la montrent en main (source : Centre des monuments nationaux).

L’écho des villages : anecdotes et mémoires des veillées

Nombreux sont les témoignages d’anciens où la vielle se confond avec la fête locale. On raconte par exemple qu’à Saint-Flour ou à Issoire, il n’était pas rare qu’un même morceau soit repris toute la nuit par plusieurs musiciens à la suite, la vielle passant de main en main sans même rompre la cadence. À la mi-temps du XIXe siècle, la mairie de Riom recensait jusqu’à 30 joueurs de vielle pour 4 joueurs de violon lors des fêtes patronales (Ville de Riom, patrimoine traditionnel).

Une anecdote transmise de bouche à oreille dans le Livradois raconte même qu’au mariage de 1889 d’un certain Antoine Laubard, la dernière note de vielle fut jouée au lever du soleil, après 17 heures de bourrée ininterrompue…

L’évolution du tandem : renaissance contemporaine et répertoire élargi

Au XXe siècle, la vielle aurait pu disparaître, menacée par l’exode rural puis la vogue de l’accordéon. Mais elle bénéficie d’un renouveau spectaculaire dès les années 1970 avec l’essor du revival folk. Joseph Rouletabille, Jean Blanchard ou Christian Rapin figurent parmi ceux qui font redécouvrir la vielle, en la mariant parfois avec des jazzmen ou des chanteurs de musiques actuelles (MusicMe - Rouletabille).

  • Plus de 300 répertoires de bourrées recensées au Centre des Musiques Traditionnelles d’Auvergne aujourd’hui (CMTRA) : un patrimoine vivant, revisité chaque année.
  • Des festivals comme Les Volcaniques ou Les Nuits de la Vielle à Anzat-le-Luguet voient chaque année défiler plus de 2000 visiteurs et des dizaines de groupes redonnant leur lustre à la bourrée-vielle.
  • Un engouement nouveau des luthiers : on compte plus de 25 ateliers en activité en Auvergne en 2023, certains innovant dans la facture de la vielle électro-acoustique (source : Cité de la Musique).

Aujourd’hui, la vielle se mêle aux arrangements contemporains, électrise la bourrée sur des scènes internationales et captive une nouvelle génération de danseurs.

Portraits : musiciens illustres et œuvres marquantes

Certains noms sont attachés à jamais à ce duo emblématique :

  • Jean-François Dutertre, fondateur de La Bamboche, qui a mené la bourrée-vielle du bal rural aux cabarets parisiens dans les années 1970 (RFI).
  • Léon Peyrat, vielleux légendaire du Cantal, capable de jouer plus de 70 bourrées différentes à la suite, surnommé le « Rossignol de Saint-Flour ».
  • Véronique Charnay, une des rares femmes vielleuses solistes contemporaines, qui développe des projets mêlant bourrée, composition électro et poésie orale.

Leur point commun : un investissement profond pour faire dialoguer l’ancien et le nouveau, l’intimité villageoise et l’ouverture sur le monde.

Au-delà des clichés : la vielle et la bourrée, miroirs d’une identité régionale plurielle

L’association de la vielle à roue et de la bourrée dépasse la simple question de l’accompagnement : elle raconte toute une histoire d’ancrage, d’innovation et de circulation des patrimoines. Plusieurs autres instruments accompagnent la bourrée, du violon à l’accordéon, mais aucune n’a autant imprégné l’imagerie et l’histoire locale que la vielle.

Des expériences musicales récentes montrent que la vielle, loin de se cantonner à la tradition, se décline désormais en villanelle urbaine, en fusion avec le rock ou dans des créations pour jeune public. Autant de signes que le couple vielle-bourrée reste une matrice féconde : un miroir où chaque génération, en Auvergne comme ailleurs, continue de puiser le souffle pour inventer de nouveaux échos.

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