L’accordéon diatonique : du bal au renouveau, histoire vibrante en Auvergne et Rhône-Alpes

22 novembre 2025

À l’aube d’un son : l’arrivée de l’accordéon diatonique dans le centre de la France

Quand la première note d’accordéon diatonique résonna sur une place auvergnate, personne ne soupçonnait encore à quel point ce petit instrument allait bouleverser la culture locale. C’est vers 1830, à Vienne, que naît l’accordéon moderne avec Cyrill Demian, avant de se répandre à travers l’Europe, charrié dans les valises des migrants, ou par les colporteurs et les musiciens ambulants (Bibliothèque nationale de France). Rapidement, l’accordéon trouve une terre d’accueil féconde dans les montagnes d’Auvergne et les collines de Rhône-Alpes.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Auvergne vit une transformation démographique sans précédent. Entre 1850 et 1930, près de 350 000 Auvergnats migrent à Paris et ailleurs, emportant avec eux des bribes de culture et, bientôt, ce fameux “boîte du diable” (surnom donné à l’accordéon pour son pouvoir d’excitation des foules lors des bals) (Paul Fustier, "L’Auvergne à Paris", CNRS).

Bals, danses et fêtes : l’accordéon comme cœur battant des traditions populaires

L’accordéon diatonique s’inscrit rapidement au cœur des veillées, des bals musette, et des fêtes de village. On le préfère au chromatique – jugé plus “citadin” – pour la franchise de ses notes et sa capacité à dialoguer avec la voix ou les pieds qui frappent la terre. Il accompagne bourrées, scottish, polkas et mazurkas dans des répertoires vivants, souvent transmis oralement, puis fixés grâce au travail de collectage entrepris durant le XXème siècle (voir le fonds Patrimoine oral Auvergne Rhône-Alpes).

Quelques chiffres et faits marquants :

  • Dans les années 1900-1930, pas moins de 800 bals sont recensés chaque semaine à Paris, dont la majorité orchestrés par des musiciens d’origine auvergnate ou limousine (Jean Ségurel, "Valsez limousin, valsez Auvergnat").
  • L’accordéon diatonique sert de “passeur” : il relie la communauté rurale à la ville parce qu'il est assez portable pour accompagner les migrations économiques.
  • Son timbre sec et gai devient peu à peu l’emblème sonore du Massif central, qui se distingue par une rythmique enlevée et des ornements typiques, notamment pour accompagner la bourrée à trois temps, signature de la région.

Les artisans, la technique et l’évolution du son

L’accordéon diatonique, au fil du temps, évolue autant dans sa facture que dans son style de jeu. Fondamentalement, il se différencie par :

  • Sa structure bisonore : une note différente à l’ouverture et à la fermeture des soufflets, comme l’harmonica.
  • Une organisation des gammes (rows) selon des tonalités fixes, qui orientent la musicalité des airs traditionnels.

Si les premiers modèles, importés ou fabriqués dans le Doubs (voir la maison Maugein depuis 1919), étaient limités à une ou deux rangées de boutons, les artisans d’Auvergne et du Lyonnais accélèrent l’évolution pendant l’Entre-deux-guerres en adaptant les accordéons aux besoins des répertoires locaux :

  • Ajout de musette (jeu à plusieurs voix pour un effet de flûte): invention française, qui séduit tout autant en Auvergne qu’à Paris.
  • Développement de registres pour moduler le son et s’accorder à la taille de la salle ou à la danse (salle des fêtes, café-concert, bal populaire).
  • Passage progressif à des modèles 3 rangs pour multiplier les possibilités mélodiques, tout en conservant le phrasé percussif propre aux danses locales.
Par ce biais, l’accordéon diatonique dépasse le simple accompagnement pour devenir, parfois, un instrument soliste virtuose, comme en témoigne l’ascension d’artistes tels que Jean Vaissade ou, plus récemment, Alain Bruel.

Des collecteurs au renouveau folk : la mémoire retrouvée

Après la Seconde Guerre mondiale, l’accordéon traverse une période d’ombre relative. Le jazz, le rock, la variété s’installent et la jeunesse des années 1950-60 regarde cet instrument comme un vestige de l’ancien temps. Pourtant, à partir de la fin des années 1970, un mouvement de redécouverte, appelé "folk revival", émerge en France. Des passionnés parcourent les campagnes pour enregistrer les derniers témoins : chanteurs, violoneux, joueurs de cabrette et accordéonistes dont la mémoire aurait pu sombrer dans l’oubli (Éric Montbel, ethnomusicologue). À cette époque, nombre de danses réapparaissent dans les bals folks et les stages.

  • La revue Trad Magazine mentionne que, dans les années 80, plus de 50 groupes de musique traditionnelle émergent en Rhône-Alpes et autant en Auvergne.
  • Les écoles associatives de musique traditionnelle – comme La Chanterelle à Clermont-Ferrand – voient le jour et proposent des cours d’accordéon diatonique, qui attire jeunes et adultes cherchant un "son local".
  • Côté fabrication, de nouveaux facteurs comme Bertrand Gaillard font évoluer l’instrument, proposant des accordéons adaptés à la scène (puissance, micro intégrés, gammes élargies).

Du patrimoine à la création : l’accordéon diatonique dans les musiques actuelles

Aujourd’hui, l’accordéon diatonique n’est plus l’antique compère des veillées d’autrefois. Les musiciens s’en emparent pour inventer de nouveaux dialogues, hybrider les genres, jouer avec l’électronique ou le jazz. Auvergne et Rhône-Alpes foisonnent de groupes audacieux qui font glisser l’accordéon du répertoire de la bourrée à celui de la world music, voire de l’électro-trad.

Quelques exemples et tendances marquantes :

  • Sergio Berardo (fondateur du groupe occitan Lou Dalfin) ou Éric Thézé (de la compagnie "La Machine") repoussent les frontières, enrichissant la palette sonore par improvisation ou incorporation de rythmes issus du rock.
  • À Lyon, l’accordéoniste Grégory Jolivet mêle palette électronique et timbres médiévaux, reflétant l’esprit d’invention régional.
  • Plusieurs festivals aujourd’hui, tels les Rencontres de l’accordéon de Vertolaye en Puy-de-Dôme ou Les Nuits de la Bourrée à Montluçon, programment autant de la création que du répertoire, croisant générations et esthétiques.

L’accordéon dans la transmission et l’éducation musicale régionale

On dénombre aujourd’hui plus de 120 écoles de musique en Auvergne-Rhône-Alpes proposant une initiation à l’accordéon (Fédération des écoles de musique Rhône-Alpes). L’instrument est également très présent dans la pratique amateure, notamment grâce à la floraison de festivals, stages et bals menés par des associations telles que La Foulée, Les Brayauds ou La Chavannée.

Pistes d’écoute, curiosités et sources à explorer

L’accordéon diatonique, enraciné dans la terre d’Auvergne et Rhône-Alpes, joue aujourd’hui un double rôle : il conserve la mémoire d’une ruralité chantante tout en s’inventant un souffle neuf. Pour mieux en saisir la vitalité et la diversité, voici quelques pistes à explorer :

  • "Tournant à la manivelle", album de Philippe Prieur, mêle bourrées ancestrales et compositions contemporaines.
  • Archives documentaires du fonds Phonothèque Auvergne, avec collectages de joueurs du début du XXème siècle.
  • Site Médiathèque de la Cité de la Musique – nombreuses ressources audio et vidéo sur l’accordéon populaire français.
  • L’incontournable film "Le Bal Musette" de Jacques Boisard (INA), pour revivre l’ambiance envolée des bals auvergnats à Paris.

L’accordéon diatonique continue d’écrire son histoire en mêlant racines et modernité. Son souffle, entre passé et inventions du présent, accompagne encore aujourd’hui les fêtes, les rencontres et la création musicale. Une aventure qui ne cesse de résonner et d’inspirer, bien au-delà des vallées d’Auvergne et des pentes du Rhône.

En savoir plus à ce sujet :