L’Auvergne à pleins soufflets : parcours de musiciens qui ont façonné l’accordéon diatonique

1 décembre 2025

L’arrivée de l’accordéon diatonique en Auvergne : Une terre d’adoption idéale

Le XIXe siècle marque l’explosion de l’accordéon en Europe, mais c’est en 1829 qu’une première version « primitivement diatonique » apparaît, inventée par Cyrill Demian à Vienne. Selon Michel Briguet, l’accordéon gagne la France dans la foulée, où il se répand notamment dans les régions rurales avides de nouveauté sonore (Ethnologie Française). L’Auvergne fait partie des premières terres d’adoption, attirée autant par la portabilité et la puissance de l’instrument que par sa capacité à animer les fêtes et les marchés.

  • Le bal musette, importé par les Auvergnats « montés » à Paris, deviendra le terreau d’une double tradition : celle, rurale, du bal populaire, et celle, citadine, du « bal musette ».
  • Entre 1880 et 1930, l’accordéon devient un instrument-phare en Haute-Loire, Cantal, Puy-de-Dôme et Allier.
  • Les premiers modèles étaient souvent diatoniques, puis chromatiques, mais dans les campagnes, le diatonique reste roi pour son timbre plus brut, mieux adapté aux danses traditionnelles.

Les pionniers du bal et du musette : des figures enracinées

Antoine Bouscatel : un enfant de l’Aveyron au destin parisien

Impossible de parler d’accordéon et de tradition auvergnate sans nommer Antoine Bouscatel (1867-1945), originaire de Saint-Santin (Aveyron mais formé dans les bals auvergnats). Arrivé à Paris au début du XXe siècle, il devient une figure incontournable des bals musette (INA).

  • Il dirige Le Bal Bouscatel, reconnu comme le plus célèbre bal auvergnat, lieu de rendez-vous des immigrés du Massif central.
  • Il introduit le cabrette et l’accordéon dans des répertoires croisés, fusionnant bourrées et valses musettes : cette hybridation naîtra du dialogue entre cabrettaires et accordéonistes.
  • Sa popularité est telle qu’on dit qu’« il ne se passe guère de soirée rue de Lappe sans entendre son nom » (Le Monde, 1973).

Pavillon Bouscatel et les cabarets : architectes de l’histoire

Le Bal Bouscatel accueille de nombreux artistes auvergnats au début du XXe siècle. Cette scène parisienne, bien qu’éloignée de la terre natale, devient un laboratoire exceptionnel pour l’accordéon diatonique auvergnat.

  • De 1900 à 1930, plus de la moitié des musiciens de bal musette parisiens sont originaires d’Auvergne ou d’Aveyron.
  • La plupart d’entre eux commencent par jouer du diatonique avant de passer au chromatique, mais nombre de morceaux restent adaptés aux subtilités du diatonique.

Les gardiens de la tradition rurale : entre burons et veillées

Si la capitale bruisse d’un souffle musette, l’arrière-pays auvergnat conserve farouchement ses traditions. Dans les burons du Cantal, les granges du Puy-de-Dôme et les petits cafés d’Allier, l’accordéon diatonique rythme depuis un siècle danses et veillées.

Pierre Claval – Le maître oublié du Cantal

Peu médiatisé, Pierre Claval (1915-1981) joue dans les années 1930-1960 dans la région de Saint-Flour. Il est connu pour sa capacité à faire « parler » le diatonique lors des bals du samedi soir, où bourrées à trois temps et polkas se suivent jusqu’à l’aube.

  • Son répertoire, désormais numérisé par le Centre de musiques traditionnelles Rhône-Alpes, compte plus de 200 bourrées distinctes.
  • Anecdote : Claval était réputé pour adapter chaque bourrée au tempérament du public, modulant tempo et jeu en fonction de l’ambiance de la salle.

Les Ségurel : De père en fils, l’accordéon à la scène

La famille Ségurel incarne la transmission du patrimoine accordéonistique auvergnat. Jean Ségurel, né en Corrèze (1919–2003), mais profondément attaché à l’Auvergne, est l’un des artistes les plus populaires des années 1950 à 1970. Son père, Pierre Ségurel, animait déjà des bals villageois dans la région.

  • Les disques de Jean Ségurel dépassent le million d’exemplaires (source : France 3 Limousin).
  • Il ramène dans chaque enregistrement une coloration typiquement diatonique, même s’il joue parfois sur chromatique.

Aujourd’hui, une relève inventive : l’accordéon diatonique au XXIe siècle

L’accordéon diatonique d’Auvergne n’est pas resté figé. Depuis les années 1970, sous l’influence du renouveau folk, la scène musicale se réinvente et attire une nouvelle génération.

Jacques Tchamkerten : entre tradition et composition

Compositeur, enseignant et interprète, Jacques Tchamkerten (né en 1953), originaire de Clermont-Ferrand, est un passeur d’histoires musicales. Il publie plusieurs recueils de partitions de bourrées et de mazurkas, très prisés des jeunes musiciens (CMFA).

  • Tchamkerten est à l'origine de la compilation « Chants et danses d’Auvergne », une référence pour qui cherche à renouer avec un jeu diatonique authentique.
  • Son répertoire inclut des chansons rares collectées auprès de musiciens du Forez, du Livradois et d’au-delà.

Françoise Etay : pionnière de la sauvegarde et de la pédagogie

Également ethnomusicologue, Françoise Etay (née en 1953) a consacré sa vie à collecter, jouer et transmettre les répertoires traditionnels d’Auvergne, notamment grâce à son implication dans le Centre des Musiques Traditionnelles Rhône-Alpes.

  • Sa méthode et ses enregistrements pédagogiques ont permis à de nombreux jeunes musiciens auvergnats de s’initier au diatonique.
  • Son œuvre de collecte est fondamentale pour la connaissance des interprètes ruraux, dont beaucoup étaient jusque-là ignorés des musicologues.

Éric Montbel : le souffle innovant du XXIe siècle

Multi-instrumentiste, compositeur et chercheur, Éric Montbel (né en 1959) modernise l’imaginaire du diatonique en explorant les frontières entre bourrées ancestrales et créations contemporaines. Il est à l’origine de plusieurs groupes emblématiques, tels que Lo Jai et La Chavannée, et croisent cabrette, vielle à roue et accordéon dans ses explorations.

  • Montbel a travaillé sur le collectage de partitions inédites issues du Massif Central et les adapte à des jeux diatoniques complexes.
  • Il collabore régulièrement avec de jeunes musiciens pour assurer la transmission d’un répertoire revisité.

Croisements, transmissions et héritages : qui sont les jeunes pousses ?

Les bals trad, les festivals de « bourrée » ou les ateliers dans les écoles de musique multiplient aujourd’hui les occasions d’entendre le diatonique auvergnat. L’école nationale d’accordéon de Puy-en-Velay et la Maison du Trad à Riom forment chaque année une trentaine de jeunes talents (La Maison du Folk).

  • Le festival « Les Volcaniques » à Saint-Flour joue un rôle-clé pour la jeune génération, décloisonnant musiques traditionnelles et créations actuelles.
  • Des groupes récents comme Trio Loubelya ou Les Tireux d’Roches intègrent le diatonique dans des univers rock ou jazz, poursuivant l’hybridation commencée il y a un siècle.

La transmission reste vivace : les bœufs improvisés lors des marchés d’Ambert ou les rencontres estivales des Monts du Cantal sont autant de viviers où l’on partage secrets d’accordage et trouvailles de répertoire.

Le souffle du passé qui inspire l’avenir

L’histoire de l’accordéon diatonique auvergnat est celle d’un instrument en quête de voix : il a su accompagner les danses de la ruralité, dialoguer avec la cabrette dans les bals musette et inspirer jusqu’aux compositeurs contemporains. Aucun autre instrument, peut-être, n’a su à ce point nouer un lien entre la mémoire des anciens et la créativité des jeunes générations.

À travers ces musiciens – qu’ils soient figures de légende ou jeunes héritiers – l’accordéon diatonique continue d’incarner l’âme vibrante de l’Auvergne, une âme qu’il ne tient qu’à nous de faire résonner, encore et toujours, au détour des chemins et des fêtes qui jalonnent nos vies.

En savoir plus à ce sujet :