Feux, danses et échos du passé : l’empreinte vivante de la Saint-Jean sur la musique d’Auvergne

18 août 2025

L’origine de la fête et sa résonance en Auvergne

Le 24 juin, jour de la Saint-Jean-Baptiste, marque depuis le Moyen Âge en France la célébration du solstice d’été. Si la tradition du feu de la Saint-Jean s’est répandue dans tout l’Hexagone, elle prend en Auvergne une coloration singulière. Sur le plateau du Cézallier, dans la Limagne ou le Livradois, la Saint-Jean est synonyme de rassemblement populaire et de fête païenne convertie en rituel chrétien (Encyclopédie Universalis).

Historiquement, ces feux constituaient un moment crucial de la vie communautaire. On y venait pour “sauter le feu” – un geste de purification et de chance –, mais également pour chanter et danser, portés par les musiques du pays. La tradition orale évoque des veillées durant lesquelles les habitants partageaient, en plus des victuailles, des “bourrées” endiablées et de vieux airs appris de génération en génération.

La Saint-Jean : un écrin naturel pour les musiques traditionnelles

Si la Saint-Jean d’Auvergne a su conserver un souffle particulier, c’est en grande partie grâce à la musique, au cœur de la fête. Très tôt, la musicalité imprègne les rites de cette nuit :

  • Chants de la Saint-Jean : chants collectifs, parfois dans des patois locaux, invoquant l’été, la lumière ou les saints patrons.
  • Bourrées et danses collectives : la bourrée auvergnate, à trois ou à deux temps, structure et rythme la fête (Centre d’Études et de Recherche sur la Musique en Auvergne).
  • Musiciens itinérants : cornemuse, cabrette, vielle à roue, accordéon, mais aussi tambourins et “fifre”, constituent le socle instrumental typique.

Les veillées de la Saint-Jean s’ouvrent souvent sur des formations spontanées : des musiciens locaux, parfois amateurs, qui recréent pour l’occasion le répertoire hérité. Aujourd’hui encore, de nombreux villages comme Saint-Nectaire, Massiac ou La Tour-d’Auvergne perpétuent ce lien en invitant groupes folkloriques et musiciens traditionnels à ouvrir le bal, parfois jusqu’à l’aube.

Transmission et recréation du patrimoine musical

Longtemps, la Saint-Jean fut une étape clé dans l’apprentissage des jeunes musiciens du pays. Au XIXe siècle, c’étaient souvent les grands-mères qui transmettaient les premiers airs sur la place du village, tandis que les plus expérimentés invitaient les nouvellistes à jouer lors des bals. Ce mode de transmission orale, essentiel à la tradition musicale auvergnate, trouve dans la Saint-Jean un terrain fertile.

L’association Les Brayauds, basée à Saint-Bonnet-près-Riom, rapporte que plus de 70% des musiciens traditionnels interrogés dans le Puy-de-Dôme disent avoir découvert le répertoire régional lors des bals de la Saint-Jean (Les Brayauds).

  • Rôles intergénérationnels : lors des fêtes, les anciens guident, corrigent, encouragent ; les jeunes s’essaient, reprennent les refrains, improvisent parfois sur la basse continue des instruments à bourdon.
  • Évolutions récentes : l’apparition d’instruments nouveaux (diatonique, guitare, flûte irlandaise) enrichit les arrangements tout en respectant les structures de la bourrée originelle.

Ce processus dynamique d’appropriation et de réinvention est emblématique des musiques vivantes : la Saint-Jean sert de catalyseur, offrant chaque année une scène ouverte où la tradition se conjugue au présent.

Une fête fédératrice : les bals de la Saint-Jean et le “vivre-ensemble” musical

S’il est une chose qui frappe durant ces festivités, c’est la capacité de la musique à souder les générations. D’après une enquête conduite par l’AMTA (Agence des Musiques des Territoires d’Auvergne), plus de 80 villages du Massif central organisaient en 2023 un bal traditionnel pour la Saint-Jean ; dans plus de la moitié des cas, les organisateurs affirment que le bal attire chaque année de nouveaux habitants ou visiteurs non originaires de la région.

  • Inclusivité : les danses (bourrées, polkas, mazurkas) sont accessibles à tous ; l’apprentissage a lieu “sur le tas”, dans un esprit d’entraide, ce qui favorise une forte participation.
  • Sociabilité : ces moments privilégient la rencontre et l’échange entre habitants, souvent dans un cadre intercommunal. Le bal de la Saint-Jean est l’occasion pour les familles de se mêler, de célébrer le solstice et la musique locale, tous ensemble.
  • Pérennité : certaines formations, telles que le Groupe Folklorique de La Bourrée Gannatoise (créé en 1912), n’ont jamais manqué une édition de la messe suivie d’un bal le 24 juin, offrant ainsi une continuité documentaire précieuse (Boutique du Massif central).

Rituels et symboliques : musique, feu et passage

La Saint-Jean n’est pas qu’un festival de danses. Elle s’inscrit aussi dans une constellation de rites où la musique occupe un rôle sacralisé :

  1. Le feu : élément purificateur, il est souvent allumé en fanfare, accompagné de musiques destinées à “éveiller” ou à “chasser” les esprits. En Haute-Loire, le saut du feu se fait au son de la cabrette ou de la loure, instrument rare aux teintes mélancoliques.
  2. Les processions : certains villages instaurent des déambulations musicales, les musiciens ouvrant la marche jusqu’à l’emplacement du bûcher.
  3. Les veilleuses : des chansons spécifiques, telles que “Lo fuòc de Sant-Joan” en occitan, sont transmises pour appeler bonheur et fertilité.

La symbolique du passage – de la nuit à la lumière, de l’ancien au renouvelé – trouve dans cette orchestration musicale une puissance toute particulière. D’après l’ouvrage “Auvergne – Rites, croyances et folklore” de Jean-Pierre Sautarel (Édisud, 1986), près de 60% des chants recueillis lors de la Saint-Jean n’étaient pas reconduits lors d’autres fêtes de l’année, preuve de la spécificité de ce rendez-vous.

Au présent : nouveaux usages, ouverture et vitalité de la tradition

Si le XXe siècle a vu un certain effritement des fêtes traditionnelles, la Saint-Jean auvergnate bénéficie depuis une trentaine d’années d’un renouveau remarquable. Plusieurs facteurs y concourent :

  • L’effort des associations : Des collectifs comme l’AMTA, Les Brayauds ou le CMTRA documentent, archivent, mais aussi accompagnent la résurgence des veillées et bals traditionnels, tout en proposant des ateliers musique/danse avant les festivités.
  • L’essor de la musique folk : Depuis la fin des années 2000, la vogue des “folks auvergnats” attire un public jeune et cosmopolite. En 2022, près de 2 500 personnes ont participé au festival de la Saint-Jean de Murat – dont près de 30% de moins de 30 ans, un record (source : La Montagne).
  • L’apport des médias : Plateformes locales comme RCF Puy-de-Dôme ou France Bleu Pays d’Auvergne diffusent régulièrement des reportages et extraits sonores de ces nuits festives, contribuant à la transmission et à la découverte des musiques traditionnelles auprès d’un large public.

La tradition ne cesse donc d’inventer ses propres formes : certains villages ouvrent la programmation à des groupes de musiques “trad’actuelles”, croisant bourrée et électro, répertoire paysan et influences urbaines – à l’image du festival “Feu sur la Place” à Saint-Flour (Cantal).

Un foyer ardent pour les échos du futur

La Saint-Jean, avec ses ressacs d’harmoniques, ses bourrées éclatantes, ses feux qui dansent, se révèle bien autre chose qu’une carte postale du passé. Elle est un creuset, où la communauté tout entière se rassemble pour porter ensemble le souffle d’une identité musicale, en perpétuelle redécouverte.

Tandis que l’on saute encore par-dessus la flamme, souvent main dans la main, les sonorités de la cabrette et de la vielle à roue racontent la vitalité de l’Auvergne : cette capacité à tenir ensemble mémoire, plaisir du partage et goût du renouveau. Qu’on soit musicien, danseur, ou simple spectateur, chacun, le temps d’une nuit de Saint-Jean, devient passeur d’une tradition qui ne cesse de résonner – vivante et vibrante, résolument tournée vers demain.

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