À l’écoute du vent : la transmission orale de la bourrée dans les campagnes du Rhône-Alpes

16 juillet 2025

Les bourrées : un patrimoine musical au fil du souffle et des doigts

La bourrée, cœur battant des veillées et des fêtes, a longtemps été l’une des danses les plus répandues dans les campagnes d’Auvergne et du Massif central, essaimant largement dans le Rhône-Alpes. Son rythme à deux ou trois temps, sa vitalité, sa capacité à rassembler petits et grands sur la place du village en ont fait un emblème. Mais avant de remplir les salles de bals folk actuelles, la bourrée vivait dans la mémoire collective, transmise sans support écrit dans des contextes où savoir lire la musique était l'apanage d'une petite minorité.

L’oralité, clef de voûte de la transmission musicale

Un univers sans partitions

Jusqu’au début du XXe siècle dans les campagnes du Rhône, de la Loire ou de l’Ardèche, la majorité des musiciens étaient autodidactes. Les partitions, coûteuses, rares, ou tout simplement inutiles pour eux, restaient réservées aux citadins ou aux professionnels issus de milieux aisés (voir CEMUTRAD). Les violoneux, accordéonistes et joueurs de cabrette se nourrissaient d’écoute attentive. Les airs s’insinuaient comme une eau lente, s’imprimaient par répétition dans le creuset de la mémoire.

  • Les festivités : le bal constituait un terrain d’apprentissage privilégié : les jeunes, fascinés par les anciens, observaient, écoutaient, mémorisaient.
  • Le compagnonnage : la pratique musicale s’acquérait souvent en vivant auprès d’un musicien chevronné – on parlait de "prendre l’air" auprès d’un maître.
  • La mémoire rythmique et gestuelle : le passage par le corps, la danse et le chant, aidait puissamment à retenir les mélodies.

Des techniques de transmission singulières

Contrairement à une idée reçue, le danger de l’oubli était minime : dans un quotidien où la musique scande l’année — noces, foires, conscrits, messes — les occasions de jouer, répéter, corriger ne manquaient pas. Plusieurs techniques distinctes se dégageaient :

  • Le déchiffrage à l’oreille : à force d’entendre un air, le musicien le décodait et tâtonnait sur son instrument jusqu’à reconstituer la mélodie exacte.
  • La variation créative : il n’était pas rare qu’un air se transforme en passant de l’un à l’autre. Chaque musicien y ajoutait sa “touche”, sa ornementation.
  • Les structures mémorielles : les airs étaient souvent attachés à un événement ou à une image : “la bourrée de la noce à Saint-Agrève”, “la bourrée du pont du Rhône”...

L’accordéon, la vielle et le violon : des instruments à la mémoire longue

Dans la mosaïque des villages rhônalpins, chaque instrument a porté sa propre mémoire musicale. Certains se prêtaient mieux que d’autres au jeu de la transmission orale :

  • La vielle à roue, symbole de la tradition populaire, souvent transmise de père en fils.
  • Le violon (“violoneux”), omniprésent dans la région, capable d’imiter les voix et les inflexions du chant.
  • L’accordéon diatonique, arrivé à la fin du XIX siècle, a révolutionné l’oralité par sa facilité à accompagner la danse et à reproduire les motifs.

L’anthropologue Jean-Marie Guilcher relève que l’accordéon a permis une “démocratisation sans précédent de la musique traditionnelle”, on ne compte plus les bals où un musicien, découvrant à l’oreille une nouvelle bourrée, la transmettait dès le lendemain à un voisin ou à ses enfants (, Jean-M. Guilcher).

L’apprentissage par l’exemple : la voix, les oreilles et les yeux

L’un des ressorts essentiels reste l’observation. Un jeune aspirant musiciens assis auprès de l’accordéoniste familial, suivait les doigts, décortiquait les gestes, imitait les respirations. Ce compagnonnage s’accompagnait d’une immersion auditive : chanter les airs, reproduire les motifs rythmiques de la danse, puis passer à la pratique instrumentale. Selon les archives de la IReMus-AT, près de 80% des musiciens ruraux avant 1920 ne savaient pas lire la musique, mais détenaient un répertoire de dizaines, parfois de centaines de bourrées, toutes retenues de mémoire.

  • Beaucoup d’airs étaient d’abord appris "à la bouche", les parents chantant une phrase que l’enfant s’efforçait de répéter sur son instrument.
  • Les “rappels” et “bourrées doubles” nécessitaient une grande maîtrise de la structure musicale sans appui visuel.

Les musiciens-mémoire : passeurs et gardiens du répertoire

Dans chaque village, il y avait souvent un ou deux musiciens “mémoire” – véritables archives vivantes, réputés pour leur connaissance du répertoire. Ils étaient sollicités lors de chaque événement important pour “donner le ton noir” (c’est ainsi que l’on appelait parfois la note de départ). Selon l’ouvrage (André Ricros, 2001), il n’était pas rare que ces musiciens, même très âgés, interprètent sans hésitation une centaine d’airs distincts.

Quelques données illustrent l’ampleur de cette mémoire musicale :

  • Le répertoire d'un musicien comme Joseph Rougier, violoneux du Forez au début du XX siècle, rassemblait plus de 120 airs différents — tous transmis oralement (source : Archives Rougier).
  • Une enquête menée en 1998 par la Maison du Patrimoine Oral du Pays de Beley (Ain) révèle que certains accordéonistes non lecteurs transmettaient encore à l’époque près de 60 bourrées de mémoire.

Le rôle des veillées et des bals

La vie villageoise était ponctuée de moments-clés où la mémoire musicale était sollicitée :

  1. Les noces et fêtes de conscrits
  2. Les veillées d’hiver en famille ou entre voisins
  3. Les bals saisonniers après les récoltes

Au fil de ces événements, les jeunes générations reprenaient d’instinct la pulsation, se lançaient dans la bourrée, sautaient aux accents des musiques apprises “d’oreille”, sans guide écrit.

L’oralité face aux mutations du XX siècle : un équilibre en mouvement

L’avènement de l’école républicaine et la généralisation de la partition et du solfège dès la fin du XIX siècle a bouleversé l’équilibre séculaire. Les collectes ethnographiques, menées notamment par les frères Jean et Jean-Daniel Sauron à partir des années 1960 en Ardèche, montrent cependant que jusqu’à très récemment, la transmission orale restait la règle hors des écoles de musique.

  • La radio puis l’enregistrement audio ont contribué à figer certains airs, mais aussi à répandre de nouvelles variations.
  • Certains musiciens, confrontés à la partition, mettaient du temps à “faire parler la musique sur le papier” — ainsi Claude Vacher, accordéoniste de Saint-Étienne, notait ses bourrées de mémoire seulement quand la demande pour l’écriture devint pressante dans les bals folk (source : , 2004).
  • Les collectes de musiciens traditionnels dans les années 1970 ont permis d’enregistrer des centaines de bourrées jusque-là inconnues des conservatoires (Dastum Dauphiné).

L’oralité, vecteur d’évolution : la bourrée n’est jamais tout à fait la même

Une dimension fascinante de la transmission orale, c’est la transformation subtile, presque imperceptible, qui s’opère d’un village à l’autre, voir d’un musicien à l’autre. Si une bourrée du Velay ressemble au premier abord à celle du Lyonnais, elle renferme bien souvent une “couleur” spécifique, héritage d’influences ou de traits particuliers — ici un accent rythmique, là une ornementation, ailleurs un enchaînement d’accords insolite.

  • La bourrée était un langage vivant : chaque interprète façonnait l’air selon son jeu, selon sa mémoire ou ses émotions du moment.
  • Certains airs portent encore le nom d’une famille ou d’un village, preuve de leur adaptation continue (“la bourrée de Montfaucon”, “bourrée Cayres”).

L’oralité n’a donc jamais figé : elle offre à la bourrée une étonnante vitalité musicale. Loin de la partition qui fige et classe, elle libère, permet la surprise et l’émotion de l’instant présent.

Entre mémoire et transmission : un héritage à réinventer

Aujourd’hui, les nouvelles générations de musiciens du Rhône-Alpes s’efforcent de faire vivre ce patrimoine. Si beaucoup utilisent désormais partitions, enregistrements ou vidéos, le cœur du partage reste encore l’écoute, le regard, le lien. La richesse de la bourrée rhônalpine demeure sa capacité à traverser le temps en s’adaptant, à faire danser les places d’hier comme celles d’aujourd’hui.

Sur les pentes des villages, dans le bruissement des bals folk, subsiste toujours la magie de cette transmission d’oreille, comme un secret à mi-voix, partagé autour d’un instrument ou d’un feu, fidèle au souffle du vent sur les collines.

Sources :

  • Jean-Marie Guilcher,
  • André Ricros, (2001)
  • CEMUTRAD – Centre des Musiques Traditionnelles
  • Archives Rougier
  • Maison du Patrimoine Oral du Pays de Beley
  • IReMus-AT
  • Trad Magazine (2004)

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