Bourrées et accordéon diatonique : une histoire de métamorphoses et de dialogues sonores

8 décembre 2025

Lorsque l’accordéon rencontre la bourrée : Une révolution discrète

Il est des rencontres qui bouleversent l’histoire musicale d’une région sans bruit, portées par les airs des bals populaires, le souffle des noces paysannes et le passage d’un instrument dans la main d’un voisin. Ainsi en est-il de la bourrée et de l’accordéon diatonique, duo emblématique de l’Auvergne et de tant d’autres terres du Massif central.

L’accordéon diatonique, souvent appelé « musette » dans le langage populaire, fait son apparition sur les terres d’Auvergne dans les dernières décennies du XIXe siècle. Si la bourrée, danse typique auvergnate, existe alors depuis plusieurs siècles (ses traces remontent au moins au XVIIe siècle selon les collectes de la BnF), son alchimie avec l’instrument venu d’Italie modifie pour toujours le paysage sonore, les pratiques, et même les corpus mélodiques.

La bourrée avant l’accordéon : violon, cabrette et variantes régionales

Jusqu’à l’arrivée de l’accordéon diatonique, les bourrées se jouent au violon, à la vielle à roue, au fifre, à la clarinette et, bien sûr, à la cabrette (cornemuse auvergnate). Cet instrumentarium façonne des styles très particuliers :

  • Bourrées à 2 temps ou à 3 temps : Selon les régions d’Auvergne, du Limousin ou du Berry, la bourrée s’interprète en deux ou trois temps. La texture musicale est légère, parfois épurée, laissant la part belle à l’ornementation.
  • Ornements fins : Le violon et la clarinette permettent d’orner les mélodies par des trilles rapides, des appogiatures, des glissandi.
  • Mélodies modulantes et variations rythmiques : Les collectages de Joseph Canteloube ou Antonin Servant montrent une diversité saisissante de motifs, souvent improvisés d’une danse à l’autre.

L’esthétique dominante reste la polyphonie mélodique (instruments en dialogue) et la souplesse rythmique : la bourrée s’étire ou se resserre au gré du souffle des danseurs et des musiciens, comme le note Marie-Hélène Massé-Boyer dans son ouvrage « Chants et musiques traditionnels du Massif central ».

L’arrivée de l’accordéon diatonique : nouveaux timbres, nouvelles contraintes

L’accordéon diatonique se répand en Auvergne entre 1880 et 1910, parallèlement à la cabrette. Son succès populaire est immédiat. D’un côté, il est abordable pour les familles modestes (environ 25 à 30 francs à la fin du XIXe siècle selon Jean Blanchard, ethnomusicologue) ; d’un autre, il offre un volume sonore largement supérieur aux petits instruments.

  • Un instrument à bisonore : À la différence de l’accordéon chromatique, le diatonique produit deux sons différents en tirant ou poussant le soufflet. Cette contrainte impose de repenser le phrasé mélodique : certains airs deviennent plus anguleux pour s’adapter à la « respiration » de l’instrument.
  • Limitations tonales : Traditionnellement accordés en Do/Sol (« C/G »), les accordéons diatoniques n’offrent pas toutes les notes chromatiques. Certaines bourrées, aux modes rares ou modulants, deviennent difficiles ou impossibles à jouer sans adaptation.
  • Pouvoir rythmique et harmonique : Le clavier main gauche, avec ses boutons pour les basses et les accords, offre une assise rythmique nouvelle, modifiant la dynamique de la danse et l’arrangement des morceaux.

C’est ainsi que la modalité de la bourrée subit sa première grande transformation à l’aube du XXe siècle.

Transformations mélodiques : comment le répertoire s’adapte-t-il ?

Face à l’irrésistible essor de l’accordéon diatonique, joueurs et compositeurs populaires vont « traduire » la bourrée pour ce nouvel instrument :

  • Transpositions fréquentes : Les collectages du Musée des Musiques populaires de Montluçon montrent que de nombreux airs traditionnels, initialement en modes rarement accessibles sur l'accordéon diatonique (mode dorien, mixolydien, etc.) sont transposés dans les tonalités de prédilection (C ou G, parfois D).
  • Simplification motivique : Certains ornementations propres au violon ou à la cabrette sont atténuées, au profit de motifs en aller-retour adaptés au soufflet.
  • Création de variantes régionales : Au fil du temps, apparaissent des bourrées « à l’accordéon », parfois nouvelles, parfois inspirées des modèles anciens mais transformées. Ainsi, Émile Vacher compose dès les années 1920 des dizaines de bourrées originales, popularisées dans les bals parisiens parmi la diaspora auvergnate (Mémoires de l'accordéon).

L’adaptabilité de l’accordéon diatonique devient un moteur de création autant que de transmission : de nouveaux airs entrent dans le « canon » traditionnel, d’autres tombent en désuétude, certains sont radicalement transformés jusqu’à en devenir méconnaissables.

Rythmes, phrases et dynamique : l’accordéon et la danse

Une des influences majeures de l’accordéon sur la bourrée tient à l’impact rythmique qu’il imprime au groupe de danseurs :

  • Accentuation du temps fort : Les boutons de la main gauche, conçus pour les accords et les basses, marquent les temps d’une façon régulière et puissante, ce qui influe sur la manière dont les groupes de danseurs perçoivent et interprètent les mouvements.
  • Uniformisation du tempo : Avec le violon ou la cabrette, la bourrée pouvait varier de tempo d’un couplet à l’autre. L’accordéon, par son mécanisme, favorise la régularisation du tempo, ce qui contribue à faire évoluer les pas de danse et les figures.
  • Allongement de la phrase musicale : Le jeu en « soufflet tiré/poussé » conduit parfois à étirer certaines phrases, ou au contraire à créer des coupures franches, ce qui modifie la perception de la mélodie.

Certains danseurs affirment que l’introduction de l’accordéon aurait « durci » les règles du bal, standardisé les pratiques, là où la soufflerie et la souplesse de la cabrette laissaient plus de place à l’improvisation (témoignages dans « La Bourrée » n°130, revue du groupe folklorique Les Brayauds). D’autres au contraire saluent la puissance fédératrice de l’instrument, apte à entraîner les foules sans faiblir.

Des bourrées créées pour l’accordéon : l’émergence de répertoires nouveaux

Dès le début du XXe siècle, l’accordéoniste ne se contente plus d’adapter, il compose. On assiste à la naissance d’un répertoire « néo-traditionnel », que l’on retrouve aujourd’hui dans les collectages ou les rééditions patrimoniales.

  • Chiffres marquants : Entre 1910 et 1950, plus de 350 compositions de bourrées pour accordéon sont répertoriées dans les catalogues des maisons Salabert et Coda, rien que pour le centre de la France (source : Archives Salabert).
  • Mélodies pensées pour l’organologie : Les phrases privilégient le balancement « souffle/poussé », les motifs sont faits pour être répétés, la main gauche assure un accompagnement stable et dynamique.
  • Réintroduction de modulations : Certains accordéonistes (tel Jean Ségurel, figure de Corrèze) exploitent à fond les possibilités du diatonique, utilisant différentes positions et registrant plusieurs tonalités grâce à de nouveaux modèles (accordéons « trois rangs » introduits à partir des années 1940, voir La Médiathèque, musiquestrad.fr).

Petite anecdote : la fameuse « Bourrée d’Auvergne », enregistrée dès 1926 par les frères Roux à Paris, fait partie des airs nés de cette hybridation. Sa structure est indissociable de l’ergonomie de l’accordéon diatonique ; elle sera reprise par maints artistes jusque dans les années 2000.

L’accordéon diatonique aujourd’hui : héritage, innovations et retour aux sources

À partir des années 1970, le « revival » des musiques traditionnelles relance l’intérêt pour la bourrée et son histoire. On assiste à deux mouvements complémentaires :

  1. Retour à l’authenticité : Certains collecteurs et interprètes cherchent à retrouver les répertoires d’avant l’accordéonisme, à la vielle, à la cabrette ou au violon. Ils remettent à l’honneur les phrasés libres, les modes oubliés, les ornementations subtiles.
  2. Modernisation et créativité : D’autres continuent de composer de nouvelles bourrées en s’appuyant sur l’accordéon diatonique, en exploitant les avancées techniques récentes (accords étendus, nouveaux types de soufflets, voire boîtiers électroniques pour un pilotage MIDI).

Parmi les groupes ou artistes ayant exploré ce chemin, on peut citer La Chavannée, Les Brayauds, Accordéon Diatonique Magazine (qui publie chaque année des recueils d’airs en majorité inédits). À l’heure du numérique, certains collectages s’étendent même hors de l’Auvergne pour inclure les « cousins » de l’accordéon gascon, poitevin ou des Hautes-Alpes.

Les bourrées actuelles, jouées dans les bals folks d’Europe, témoignent de cette vitalité : tradition et innovation se répondent en permanence. Un même air peut exister dans quatre ou cinq versions différentes, selon qu’il soit destiné à l’accordéon diatonique, au violon ou au trio vielle/clarinette/voix.

Écouter l’évolution du répertoire : comment reconnaître une bourrée « à l’accordéon » ?

  • Basson marquant la cadence régulière, appui rythmique sur le premier temps
  • Mélodies structurées par le changement de soufflet, donnant une impression de respiration marquée
  • Accords soutenus à la main gauche, enrichissant l’harmonie
  • Fréquence des formules répétitives, adaptées à la danse en chaîne ou « en ligne »

Quelques pistes emblématiques à écouter pour ressentir ces évolutions :

L’avenir des bourrées à l’accordéon : transmission, enseignement et innovations numériques

Aujourd’hui, nombre d’écoles de musique en Auvergne disposent d’une section d’accordéon diatonique (par exemple, à Saint-Gervais-d’Auvergne ou à Clermont-Ferrand). Les concours de jeunes accordéonistes, comme ceux organisés lors du festival Les Nuits de la Bourrée, attirent chaque année des dizaines de participants.

De nouveaux outils fleurissent également pour apprendre et diffuser ce répertoire :

  1. Partitions et tablatures en ligne sur des sites comme TradTunebook.org ou Diatonique.fr
  2. Tutoriels vidéo et masterclasses offerts par de jeunes virtuoses (voir la chaîne YouTube de Fred Guichen)
  3. Applications mobiles permettant de s’exercer avec des accompagnements enregistrés ou des « boucles » adaptées à la danse

Le vivier des collecteurs traditionnels et les innovations des luthiers d’accordéon dessinent, pour la bourrée, un avenir riche et contrasté. Des associations comme Les Brayauds-CDMDT 63 ou La Compagnie Durif poursuivent la mission de transmettre ce patrimoine, entre fidélité aux anciens et exploration des sons du futur.

Enfin, il n’est pas rare qu’un air patrimonial, collecté sous une version pré-accordéon au début du XXe siècle, revive des décennies plus tard dans la fièvre d’un bal folk ou dans une création contemporaine, vibrant au souffle du diatonique.

Une évolution sans fin, tissée entre tradition et invention

Ce dialogue entre la bourrée et l’accordéon diatonique, issu d’une histoire séculaire et bousculé par la modernité, continue d’inspirer musiciens et danseurs, compositeurs et passionnés. Miroir des identités auvergnates, le répertoire n’a jamais cessé de se transformer, d’intégrer l’apport des innovations instrumentales, et d’offrir à qui veut l’écouter une mosaïque chatoyante où sons d’hier et de demain se font écho. Qu’il soit joué dans une grange, sur une scène de festival ou en ligne, l’accordéon diatonique porte, à sa manière, la mémoire vivante de la bourrée.

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