Dans les rythmes des carnavals de Haute-Loire : une histoire sonore en mouvement

26 août 2025

Des racines profondes : la Haute-Loire, carrefour de traditions musicales

Située au cœur du Massif central, la Haute-Loire possède un patrimoine musical unique, héritier des routes anciennes reliant Sud et Nord, plaine et montagne. Depuis la Renaissance, fêtes païennes, carnavals et cérémonies religieuses se mêlent, offrant un terrain d’expression privilégié aux musiciens du terroir.

Le carnaval, pic de la saison festive, a forgé des usages spécifiques autour de la danse et de la musique, convoquant un instrumentarium en partie hérité, en partie réinventé. C’est ainsi que l’on y retrouve encore aujourd’hui certains instruments ancestraux, dans des contextes renouvelés.

La vielle à roue : la voix des plaines et des masques

Instrument emblématique de la musique populaire d’Auvergne, la vielle à roue continue de charmer les carnavals de Haute-Loire. Son ronflement caractéristique évoque aussitôt la farandole, la bourrée et ces cortèges où la musique guide les pas comme un souffle ancien.

  • Répertoire : Le répertoire carnavalesque de la region — bourrées à trois temps, branles ou sauts — intègre la vielle depuis le XVIIIe siècle, époque où elle devient symbole de vitalité collective, notamment lors des déambulations masquées et des bals de village.
  • Facteurs d’instruments : Des facteurs locaux tels que Maxime van Melzen (cité dans le documentaire Arte, 2017) perpétuent l’art de la vielle en adaptant ses formes aux besoins contemporains. On estime qu’en 2022, sur les 78 luthiers actifs en France, 15 fabriquent régulièrement des vielles à roue, principalement en Auvergne-Rhône-Alpes.
  • Jeunes générations : Fait marquant, de nombreux groupes actuels comme « Les musiciens du Haut-Allier » ou « La Bande à Françoise » intègrent la vielle à leur set lors des défilés, témoignant d’un regain d’intérêt chez les moins de 30 ans.

Anecdote : Le « son de vielle » est parfois interdit pendant la période de Carême, montrant combien il était associé, dès le XIXe siècle, à la licence joyeuse du carnaval (source : Archives départementales 43).

La cabrette : souffle pastoral et énergie festive

Impossible d’évoquer les musiques carnavalesques auvergnates sans la cabrette, petite cornemuse née sur les plateaux du Velay et du Rouergue au XIXe siècle.

  • Histoire : Inventée autour de 1840, la cabrette s’est rapidement imposée lors des fêtes rurales, accompagnant tant les noces que les veillées. Sa sonorité puissante anime bourrées, scottish et polkas endiablées.
  • Technique : Différente de la musette, elle est dépourvue de bourdon mélodique sur l’épaule ; un tuyau d’air, soufflé à la main (d’où son nom de « petite chèvre »), lui donne toute sa mobilité lors des déambulations carnavalesques.
  • Présence actuelle : La cabrette fait partie du patrimoine vivant. Selon la Mission Musiques et Patrimoine du Ministère de la Culture, on recense aujourd’hui près de 150 cabrettaires réguliers en Haute-Loire, dont un tiers sont membres d’associations folkloriques (ex : Lou Capagnot).

À noter : une tradition veut que, lors du carnaval de Polignac, le « grand tour » se fasse derrière un duo cabrette/vielle, marquant d’un éclat singulier l’entrée sur la place principale.

Les percussions rustiques : tambourins, grelots et fûts sur roue

Si la musique à danser se taille la part du lion, il ne faut pas sous-estimer la présence rythmique, pilier essentiel des cortèges masqués. En Haute-Loire, la percussion mène la danse par la variété de ses formes :

  • Tambourins et tambours à main : Héritiers directs des anciens tambours militaires et civils, ils servent à signaler les changements de tableau et à battre le rappel des enfants costumés.
  • Fûts recyclés : Phénomène contemporain : de jeunes carnavaliers détournent des tonneaux métalliques et des seaux de la laiterie pour improviser des fûts, prolongeant l’esprit résolument populaire de la fête (source : reportage France 3 Auvergne, 2019).
  • Grelots et clochettes : Fixés aux bâtons ou attachés à la ceinture des « masqués », leurs tintements rythment les courses-poursuites et les changements de figures. Ce système, hérité des « charivaris » médiévaux, assure la cohésion et l'ambiance sonore du défilé.

Les instruments à anche : clarinette, bombarde et hautbois du Velay

Si la cabrette et la vielle dominent le paysage sonore, d’autres timbres jaillissent au détour d’une rue — vestiges de paix ou de migrations musicales internes.

  1. La clarinette : C’est un instrument tardif, arrivé au XIXe siècle. Dans certains villages du secteur de Saugues et du Brivadois, elle accompagne la danse ou se retrouve en duo avec la vielle, la cabrette ou l’accordéon.
  2. La bombarde : Plus rare, la bombarde bretonne a, selon l’historien Alain Pénichon, été ponctuellement adoptée lors des échanges entre musiciens d’Auvergne et de Bretagne aux XXe et XXIe siècles, notamment dans le contexte des stages-festivals (source : Revue « Trad Magazine » n°194).
  3. Le hautbois du Velay : Mentionné dans des archives du XVIIIe siècle (études de Jean-François Robin, ethnomusicologue), ce petit hautbois populaire, autrefois utilisé pour les mascarades et processions, n’est plus guère en usage, mais fait parfois l’objet de reconstitutions.

L’accordéon diatonique : une révolution dans la continuité

Arrivé lors du boum industriel et migratoire de la fin du XIXe siècle, l’accordéon diatonique a profondément renouvelé les carnavals altiligériens. Il s’est imposé grâce à sa puissance, sa facilité de déplacement et son large répertoire.

  • Répertoire carnavalesque : Deux types de polkas, scottishs et bourrées adaptées en tonalité diatonique composent l’essentiel des morceaux joués en cortège.
  • Bals masqués : Selon l’enquête de terrain du C.R.D.A (Centre régional de documentation des arts), 4 bals sur 5 lors des carnavals ruraux sont aujourd’hui animés par au moins un accordéoniste.
  • Transmission : Des écoles, telles celle de Saint-Paulien, proposent des ateliers d’accordéon chaque hiver pour préparer le carnaval et entretenir cette tradition vivace (source : L’Éveil de la Haute-Loire).

L’accordéon accompagne harmonieusement d’autres instruments au sein des formations modernes, ce qui explique sa popularité persistante.

Ressentir la fête : clochers, voix et sons de la rue

Mais le carnaval de Haute-Loire ne résonne pas seulement d’instruments. Clochers, voix collectives et bruitages improvisés enrichissent la polyphonie locale :

  • Les carillons d’églises : Souvent sollicités pour accompagner le départ du carnaval, les cloches se mêlent aux musiques profanes — un trait rare, noté dès la période moderne (Études : Cloches et fêtes, Patrick Vignon).
  • Chants et cris : Les morceaux instrumentaux alternent avec des refrains transmis oralement, comme « La Valse des masqués » ou le « Bravo carnaval ! » scandé par les enfants. Certains chants sont spécifiquement dédiés au détournement et à la satire sociale, dans la veine des anciens fabliaux.
  • Objets détournés : Tout, dans la tradition carnavalesque, devient occasion de faire bruit : casseroles frappées, sifflets de berger, roues de vélo, instruments bricolés en carton-pâte pour la Majesté du Gulu (carnaval de Langeac).

Évolutions, défis et vitalité : la transmission musicale aujourd’hui

Le carnaval n’est pas une simple répétition du passé. À la fois creuset et laboratoire, il adapte en permanence son paysage sonore :

  • Fusion des genres : Certains musiciens mêlent la vielle à des instruments électriques, ou intègrent les percussions brésiliennes, témoignant d’une ouverture féconde. Depuis 2015, le carnaval du Puy-en-Velay invite chaque année une "banda" étrangère pour dialoguer avec les groupes traditionnels (source : Office de tourisme du Puy-en-Velay).
  • Valorisation patrimoniale : Associations comme « Les Amis de la Cabrette », collecteurs de mémoire (Philippe Krük et Françoise Étourneau), ou le festival « Trad en Fête » œuvrent à transmettre le répertoire instrumental au sein d’ateliers intergénérationnels.
  • Public rénové : Les plus jeunes se réapproprient la fête par la musique, organisant des battles de tambours improvisés, tout en réhabilitant les danses folkloriques avec enthousiasme.

Perspective sonore : un carnaval en mouvement

Les carnavals de Haute-Loire vibrent encore de tout un arsenal d’instruments, reflets des migrations, des innovations, de l’attachement au terroir. De la vielle à la cabrette, du tambour à l’accordéon, ces voix multiples composent un patrimoine vivant qui ne cesse de se réinventer. Les collectages et les relevés de terrain montrent une palette sonore où l’ancien côtoie le neuf : preuve que la tradition, en Haute-Loire, s'entend autant qu’elle se vit. En déambulant aux côtés des masqués et des musiciens, chacun peut mesurer la puissance d’une musique populaire toujours en partage : une symphonie de gestes, de sons et d’émotions, promise à de nouveaux horizons.

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