Figures de la vielle à roue : rencontres avec les musiciens emblématiques du Rhône-Alpes

7 novembre 2025

Une terre de traditions : la vielle à roue dans le paysage rhônalpin

Née au cœur du Moyen-Âge, la vielle à roue a longtemps été l’instrument des musiciens ambulants et des fêtes villageoises. Si l’Auvergne reste souvent associée à cet instrument mythique, le Rhône-Alpes, de Lyon aux montagnes du Forez, de la Drôme à l’Ardèche, a vu naître ou grandir des générations de faiseurs de sons, innovateurs et passeurs d’histoires.

L’histoire de la vielle à roue rhônalpine se confond avec celle des bals folk du renouveau des années 1970, mais elle remonte, plus loin encore, aux traditions agraires, aux veillées, à la transmission orale et à la personnalité de certains maîtres dont les œuvres résonnent toujours aujourd’hui.

Les pionniers et les gardiens de la tradition

Lucien Gourjon : l’artisan d’un patrimoine vivant

Figure discrète mais essentielle, Lucien Gourjon (originaire de Moirans-en-Montagne, actif dans toute la région Rhône-Alpes) a gravé son nom au panthéon des viellistes. Instituteur passionné de musiques populaires, membre fondateur du groupe "Chnibulle", il consacra sa vie à collecter et transmettre le répertoire traditionnel du Dauphiné, du Jura et du Rhône. Gourjon a aussi œuvré pour la fabrique d’instruments de qualité : nombre de viellistes aujourd’hui jouent sur des vielles issues de l’atelier qu’il avait contribué à relancer dans les années 1980 (source : Musique et Tradition en Rhône-Alpes, Centre du patrimoine oral).

Jean Blanchard : l’élégance et la transmission

Né à Mâcon en 1945, Jean Blanchard, fondateur de "La Bamboche", a largement participé à la redécouverte de la vielle à roue au sein du folk revival des années 1970. Son jeu élégant et limpide a fait entrer la vielle dans les grandes salles, du Théâtre de la Ville aux festivals internationaux, et influencé toute une génération. Blanchard a collecté, transcrit et arrangé des airs oubliés, mais il a aussi assuré une transmission méthodique : il est l’un des pédagogues historiques de la région (Festival Paroles et Musiques, sources INA, entretiens de 2012).

  • Premier prix au Concours National de la Vielle à roue de Saint-Chartier (1992)
  • Fondateur de stages et de masterclasses à Lyon et dans la Loire
  • Initiateur du Centre de musique traditionnelle Rhône-Alpes

Les innovateurs et les ambassadeurs contemporains

Dominique Regef : la vielle à la croisée des mondes

Né à Paris, mais lyonnais d’adoption, Dominique Regef a propulsé la vielle à roue vers des horizons insoupçonnés. Improvisateur, compositeur et arrangeur, il a placé l’instrument dans la sphère des musiques improvisées, du jazz et des expériences sonores contemporaines, mais aussi dans des projets avec l’orchestre national de Lyon ou auprès de chercheurs du CNRS sur l’acoustique de la vielle.

  • Collaboration avec Jordi Savall et Hespèrion XX (1987–2005)
  • Discographie : "Vielle à roue, solos et improvisations" (Buda Musique, 1998)
  • Élu "Musicien de l’année" par Trad Magazine en 2000

Son écoute du silence, ses jeux sur les bourdons et les harmoniques, font de lui une figure unique, à l’intersection de la tradition et de l’avant-garde (source : France Musique).

Gilles Chabenat : la virtuosité au service de l’émotion

L’image saute aux yeux : Gilles Chabenat, silhouette attentive, mains virevoltantes, tour à tour lyrique ou hypnotique. Si Chabenat s’est d’abord fait connaître en Berry, il faut se souvenir qu’il a longuement séjourné à Lyon dans les années 1990, où il s’est formé à l’Orchestre de Musique traditionnelle Rhône-Alpes.

  • Collaboration avec Patrick Bouffard et Jean-François Vrod
  • Plus de 30 disques enregistrés au côté de M. Sanson, A. Bashung, V. Segal
  • Lauréat du prix Charles Cros en 2007

Chabenat a largement contribué à faire connaître la vielle dans les musiques actuelles, du jazz au rock, et transmis son savoir lors de nombreuses résidences rhônalpines dans les années 1990 et 2000 (source : France Musique).

Eric Montbel : chercheur et poète du son

Impossible d’évoquer la vielle à roue en Rhône-Alpes sans parler d’Éric Montbel. Né dans la Drôme, formé à Valence, Montbel cumule les casquettes de musicien, collecteur, chercheur, pédagogue et facteur d’instruments. Élève de René Zosso et compagnon de route de "Lo Jai", il a publié de nombreuses études décisives sur l’histoire de la vielle (son livre "La Vielle à roue en Auvergne et en Bourbonnais" a renouvelé les perspectives musicologiques dès 1995).

  • Fondateur du label La Compagnie Montbel (Valence, 1999)
  • Initiateur du projet "Nuits de la vielle" à Die (26)
  • Enseignant au Conservatoire de Grenoble et maître assistant à Lyon 2

Montbel n’a cesse d’entrelacer musiques populaires et répertoire contemporain, donnant à la vielle une voix aussi universelle qu’intime. Il explore notamment le patrimoine occitano-arpitan – des musiques de la Drôme et de l’Ardèche jusqu’aux confins du Lyonnais (source : Publications de la Cité de la Musique).

Les collectifs et les écoles : un vivier toujours fertile

Lyon, capitale du renouveau

C’est dans l’agglomération lyonnaise qu’ont émergé, dès la fin du XXe siècle, des collectifs tels que le Centre des Musiques Traditionnelles Rhône-Alpes (CMTRA). Le conservatoire de Lyon ou l’École nationale de musique de Villeurbanne proposent depuis les années 2000 des cursus spécialisés où la vielle tient une place de choix.

  • Frédéric Paris, professeur invité au CMTRA (2004-2008)
  • Ouverture d’une classe de vielle au Conservatoire de Lyon (2012)
  • Organisation annuelle du "Bal des Vielleux" (depuis 2005)

Des groupes phares : entre scène et transmission

En Rhône-Alpes, plusieurs groupes phares ont permis l’essor de la vielle dans le circuit des musiques actuelles :

  • L’Écho des Garrigues (Isère) : mariage audacieux entre jazz, rock et musiques occitanes, ils font vibrer la vielle sur les scènes nationales.
  • Lo Jai (Drôme) : fondé par Éric Montbel, ce groupe fait dialoguer traditions languedociennes et héritage rhônalpin dans une ambiance poétique unique.
  • La Bamboche (Rhône) : collectif emblématique du folk revival, avec Jean Blanchard, ils ont élevé la vielle au rang d’instrument d’avant-garde.

Anecdotes méconnues et héritage en mouvement

La transmission orale et les concours régionaux

Encore aujourd’hui, la tradition de transmission orale demeure vivace : nombre de maîtres viellistes n’ont jamais écrit une seule note, mais transmettent leur répertoire de bouche à oreille lors de veillées ou de festivals. À la Fête de la Vielle d’Annonay (créée en 1997), on croise, chaque année, près de 800 spectateurs venus autant pour écouter que pour s’initier.

Le concours de vielle de Saint-Chartier, longtemps ancré dans le Berry, a aussi compté de nombreux lauréats rhônalpins : en 2008, sur les dix finalistes, quatre provenaient de départements du Rhône, de l’Isère ou de la Loire (source : Le Monde, 15 juillet 2008).

Les facteurs : l’âme du son rhônalpin

Derrière chaque musicien, il y a aussi l’ombre d’un facteur d’instruments. Roland Tixier, de la vallée du Grésivaudan, ou Charles Pestel, à Bourg-en-Bresse, ont fabriqué plusieurs centaines de vielles depuis 1975. Leur savoir-faire a permis l’émergence d’une "école rhônalpine" de lutherie, réputée pour la finesse du vernis et la clarté du timbre.

Vers de nouveaux horizons : la vielle à roue de demain

Aujourd’hui, la vielle à roue vit une véritable seconde jeunesse : les festivals se multiplient (Festival Vieux Sons de Mens, Nuits de la Vielle à Die), les collaborations s’enrichissent (folk, électro, pop...), et de jeunes artistes émergent, alliant tradition et création. Fait marquant : en 2022, plus de 120 élèves étaient inscrits dans les classes de vielle du seul Rhône-Alpes, contre une trentaine dans les années 1980, selon le CMTRA.

La vielle à roue n’a pas fini de résonner sur les places de village et dans les salles obscures. Portée par la passion des anciens comme par la créativité des plus jeunes, elle continue de tisser le fil d’un patrimoine en perpétuel renouvellement, entre mémoire et modernité.

Pour plonger plus loin dans les sons de la région, découvrez sur le site du CMTRA entretiens, archives sonores et cartographies musicales du Rhône-Alpes, véritables trésors pour tous les curieux et les mélomanes en quête d’écho.

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