Voyage au cœur du rythme : l’art des percussions traditionnelles en Auvergne et Rhône-Alpes

14 décembre 2025

La percussion, entre oralité populaire et patrimoine rural

Dans les musiques rurales d’Auvergne et du Rhône-Alpes, la percussion naît souvent d’une nécessité pratique : accompagner la danse ou marquer le temps dans une société longtemps dominée par l’oralité et la transmission sans partition. Ici, l’instrument est parfois rudimentaire : un sabot de bois frappé sur le sol, les mains qui claquent, la table ou une caisse improvisée.

  • Auvergne : la tradition des bourrées, qui remonte au moins au XVIIIe siècle, s’accompagne naturellement de frappes du pied, créant une véritable assise rythmique. Ces frappes sont la mémoire vivante de la communauté, amplifiées par la danse elle-même.
  • Rhône-Alpes : dans les vallées du Forez ou du Dauphiné, les danses collectives (branle, rigodon, farandole) sont également traversées par des rythmiques de pieds et de frappements de mains, longtemps préférés à des instruments coûteux ou rares.

Selon l’ethnomusicologue Bernard Blanc, cette économie de moyens participe à la richesse des traditions populaires : "le peuple forge sa propre percussion avec le corps et le mobilier rural." (Source : Bernard Lortat-Jacob, La Voix dans les musiques traditionnelles)

Les instruments de percussion traditionnels : richesse et symboles

Dans l’imaginaire collectif, la vielle à roue ou l’accordéon dominent l’image de la musique auvergnate et alpine. Pourtant, plusieurs percussions viennent ponctuer le paysage sonore régional :

  • Le tambourin à cordes (ou ttun-ttun) : instrument typique du Massif central, sorte de caisse en bois frappée ou pincée. Il accompagne la cabrette (cornemuse) et certaines variantes locales de la vielle.
  • Les ”boites à bourdons” : structures en bois amplifiant les tapements de pieds sur le sol, utilisées pour créer un effet rythmique collectif dans la bourrée, parfois rencontrées dans le Cantal ou la Haute-Loire.
  • Les cloches de vache : détournées de l’alpage et utilisées lors de rassemblements. Leur tintement régulier marque souvent le passage processuel ou l’approche d’une fête.
  • Le tambour, parfois simple caisse claire d’origine militaire, adopté dès le XIXe siècle dans les sociétés musicales locales, notamment lors des fêtes patronales et des processions.

On recense aussi dans certains villages alpins l’usage du triangle, distribué aux musiciens pour renforcer la pulsation, et des sonnailles portées à la ceinture lors des sorties festives. Les preuves archéologiques de la présence de tambours dans la région datent au moins du Moyen Âge (voir Musée Mandet, Riom).

Des applications ritualisées souvent oubliées

La percussion n’a pas seulement un aspect festif. Elle intervient dans les rites saisonniers et religieux. Les sons sourds des tambours ou percussions improvisées sont employés, au printemps, pour chasser "l’hiver" et appeler le renouveau dans certaines vallées auvergnates, une tradition que l’on retrouve documentée par le Centre d'Ethnographie du Musée de la Haute-Auvergne (musee.haute-auvergne.fr).

Le rythme et la danse : la pulsation au service du collectif

Le rapport aux percussions se comprend avant tout dans la danse. Les bourrées, mazurkas, polkas et rigodons de la région présentent toutes une pulsation caractéristique. Voici quelques exemples marquants :

  • La bourrée à 3 temps d’Auvergne, où le rythme est souvent marqué par les frappes du talon gauche, puis deux rebonds plus légers, donnant cette impression de rebondissement si particulière.
  • Le rigodon dauphinois, dont le tempo vif repose sur une alternance de frappements de pieds et d’applaudissements : c’est la collectivité même qui crée la percussion, le danseur devenant percussionniste.

Certaines équipes de danseurs synchronisent leur jeu de jambes pour "monter la sauce" – expression locale – et embarquer la salle dans une effervescence rythmique qui fait vibrer le parquet. C’est ce que décrit l’ethnomusicologue François Gasnault dans sa grande étude sur la danse d’Auvergne (Le Temps de la Bourrée, 2002).

Du rural à l’urbain : les percussions à Paris et sur la scène actuelle

L’histoire de la migration auvergnate vers Paris au XIXe siècle dévoile une face méconnue de l’adaptation des percussions. Dans le Paris populaire du quartier de la Bastille, les percussions prennent souvent la forme de simples frappes sur les tables des bistrots par les “bougnats”, ou d’un tambourin improvisé au fond de la salle. On retrouve des descriptions de ces “soirées à la cloche de vache” dans les recueils de chansons édités par le compositeur Emile Vacher (voir Accordéon et Bougnat, 1925).

Aujourd’hui, la scène folk actuelle, à l’image de groupes comme La Machine ou La Nòvia, revisite ces percussions. On observe :

  • Une réappropriation du corps comme percussion, notamment dans les bals folk où les danseurs ponctuent la musique de percussions corporelles synchronisées.
  • L’introduction de percussions “exogènes” (cajón, bongos, derbouka) venues enrichir les orchestrations, parfois au détriment de la frappe locale mais souvent en dialogue avec elle.
  • L’utilisation de la loop station et de l’amplification pour jouer sur des pulses répétitives, comme dans le projet Super Parquet, pionnier de la fusion entre bourrée électronique et groove percussif.

Côté formation, l’École des Musiques Traditionnelles du Conservatoire de Clermont-Ferrand enseigne désormais la percussion corporelle et les différents jeux de tambourin, signe d’un regain d’intérêt pour le geste rythmique ancestral (conservatoire-clermontmetropole.fr).

Anecdotes et patrimoine sonore : la parole des anciens et le son des objets

Le patrimoine oral est rempli d’anecdotes : par exemple, dans le village de Saint-Flour, il n’était pas rare que les enfants servent eux-mêmes de percussions humaines lors des mariages, marchant en cadence autour de la noce tout en frappant de petites casseroles ou tambourins faits maison.

Les collecteurs du mouvement revivaliste des années 1970, comme ceux du groupe La Chavannée (lachavannee.com), ont enregistré de nombreux témoignages où l’importance des "battements du sol" est citée comme un déclencheur d’ambiance et de mémoire collective. Lors de l’événement "Les 12 heures du Folk" à Saint-Étienne, la salle est littéralement "portée" par les rebonds rythmés de centaines de pieds – un phénomène sonore aussi puissant qu’un orchestre de tambours.

Type de percussion Région/usage Période
Battements de pied Auvergne, rigodons dauphinois XVIe siècle – aujourd’hui
Tambourin Cantal, Haute-Loire XVIIIe siècle – aujourd’hui
Cloches/sonnailles Massif central, alpage Moyen Âge – aujourd’hui
Objets détournés (caisses, casseroles) Partout, usage populaire XIXe siècle – aujourd’hui

Modernité et transmission : où vont les percussions régionales ?

L’attachement à la tradition rythmique n’empêche en rien l’ouverture ni l’évolution. La jeune génération de musiciens et danseurs reprend à son compte la vitalité percussive du territoire :

  • La Compagnie du 7e Geste, basée à Lyon, propose des ateliers de "percussion dansée", mêlant rigodon et improvisation corporelle (ciedu7egeste.fr).
  • De nombreux bals folk mettent en avant des percussions hybrides, croisant rythme auvergnat, groove urbain et techniques du hip-hop sur scène.
  • Les festivals comme “Le Son Continu” (La Châtre) ou “Nuits de Nacre” (Tulle) offrent aujourd’hui une large part aux ensembles rythmiques traditionnels et proposent des masterclasses de percussion orale ou instrumentale.

Les archives sonores du Musée des Musiques Populaires de Montluçon témoignent du passage des percussions traditionnelles à des formes électroacoustiques plus contemporaines, preuve que le dialogue avec la modernité est ouvert (mupop.fr).

L’avenir du rythme, entre mémoire et création

Les percussions en Auvergne et en Rhône-Alpes s’affirment comme les racines invisibles, mais profondément agissantes, du patrimoine musical local. Elles racontent les danses, la fête, le quotidien et la création d’aujourd’hui, tout en maintenant le lien entre générations. Depuis le fracas du sabot sur la terre volcanique jusqu’à l’explosion créative des scènes folk modernes, leur battement de cœur s’entend encore, porteur d’une histoire ininterrompue. Il reste tant à explorer, à transmettre et à réinventer, pour que le rythme, dans toute sa diversité, continue à soulever les poussières des vieilles salles comme celles des nouvelles créations.

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